De très nombreux membres de la SARRAF ont apprécié cette exposition temporaire.
Auteur: Nidam ABDI, journaliste

Grosrouvre : l’encre du Chêne Rogneux résiste au règne du tout-numérique
Les 19 et 20 septembre 2026, pour les Journées du patrimoine, la Maison du Village de Grosrouvre (78490 Yvelines) a ouvert ses portes à l’atelier où Jean-Paul Vibert imprima, de 1929 à 1995, des livres d’art devenus légende. Sa fille Yvette, commissaire de l’exposition, a ranimé la mémoire d’une dynastie venue de Suisse, croisée par Dali, Jean Moulin et Omar Khayyam.

Il y a des lieux qui, sans bruit, ont porté une part de civilisation sur leurs épaules de pierre. Le hameau du Chêne Rogneux, à Grosrouvre, au sud-ouest des Yvelines, est de ceux-là. Ici, un atelier où, pendant plus de soixante ans, s’est écrite une part discrète mais essentielle de l’histoire de l’imprimerie française.
Tout commence avec un homme né pauvre à Carouge en 1875, Pierre-Eugène Vibert. Peintre, graveur, illustrateur, il quitte la Suisse pour Paris à la fin du XIXe siècle, se lie aux poètes symbolistes, expose au Salon d’automne qu’il contribue à fonder, et façonne sa vie entre Genève et la capitale française. C’est lui qui, un jour, pose ses valises route du Chêne Rogneux, à Grosrouvre. De cette maison de pierre naîtra, par la volonté de son fils Jean-Paul, une imprimerie d’art qui ne cessera son activité qu’en 1995.
Jean-Paul Vibert, lui, est né à Paris. Mais il restera toute sa vie ce que l’on pourrait appeler un Suisse de papier, héritier d’une exigence et d’une minutie qui semblent avoir traversé la frontière avec son père. Installé à Grosrouvre, dans un bâtiment en L de pierre de carrière, il fait de son « Imprimerie du Chêne Rogneux » un lieu où la fabrication du livre devient un art à part entière.
Le poids des caractères
De cet atelier sortiront des livres qui feront la joie des bibliophiles. L’Art d’aimer d’Ovide, Le Tricorne de Pedro Antonio de Alarcón illustré par un certain Salvador Dalí, une série consacrée à Dostoïevski, des textes de Maurice de Vlaminck. Il y a aussi, ces “Les roubaiates” (poèmes) d’Omar Khayyam, le poète et savant persan du XI eme siècle, un “ouvrage dédié à la poésie, à la vie et au vin”, imprimé pour l’éditeur Pierre Seghers. Enfin, Yvette Vibert vous dépose sous les yeux sur la table de chêne de la cuisine familiale, un document historique au titre de “Armor”, paru en 1935 chez René Helleu éditeur et porte la trace d’un surnom, “Romanin” de Jean Moulin, qui illustra un tirage confidentiel en huit eaux-fortes à la veille de la tourmente qui allait engloutir l’Europe. Des dessins que l’on relit aujourd’hui comme des présages.

Jean-Paul Vibert se souvenait avoir été, à ses débuts, saisi par ce que signifiait matériellement fabriquer un livre, « j’étais très impressionné par le poids des caractères », confiait-il un jour à une publication. Composer un texte, alors, c’était manipuler du plomb, peser chaque lettre avant que la pensée ne devienne page. Vibert traversera ensuite, sans renier cette culture du métal, les mutations du siècle, photocomposition, plaques photopolymères, presses Heidelberg, toujours au service d’une même exigence de qualité.
C’est là qu’intervient Yvette Vibert. Fille de l’imprimeur, elle grandit littéralement dans l’atelier, où elle conçoit dès son plus jeune âge des couvertures et des compositions pour les livres paternels. Elle y travaille comme responsable de la photocomposition et des maquettes de 1968 à 1979, avant de rejoindre l’Atelier Jean-Claude Bédard, puis l’Imprimerie nationale, où elle exercera pendant plus de vingt ans comme éditrice. Un parcours qui, de l’atelier familial à l’institution nationale, dessine en creux toute l’histoire du livre imprimé en France sur un demi-siècle.
Depuis 2013, Yvette Vibert est devenue commissaire d’expositions, consacrant plusieurs rendez-vous à la gravure et à l’écrit, un hommage au graveur Charles Baude, une biennale de l’écrit à Buchelay. Aujourd’hui, c’est à la mémoire de son propre père qu’elle consacre son énergie et sa mémoire minutieuse, ayant conservé la demeure, les archives, les outils et les livres qui racontent cette saga familiale. Ce n’est pas seulement une fille qui honore un père, c’est une professionnelle du livre qui restitue, avec la rigueur de celle qui a vécu de l’intérieur les deux mondes, l’atelier artisanal et l’institution d’État. La portée réelle de ce que représentait un tel lieu de fabrication.
Une exposition contre l’oubli

L’exposition qui ouvre ses portes ce week-end à Grosrouvre présentera les techniques de composition des textes et d’impression des livres d’art employées par Jean-Paul Vibert entre 1929 et 1995. Les processus de fabrication, les matériels utilisés, des photographies des collaborateurs et employés de l’atelier, ainsi que des livres et documents d’époque. Certains de ces témoins directs seront présents et ils évoqueront le déstin de Jacques Bazin décédé cette année de 2026. Agriculteur à l’adolescence puis entré comme apprenti dans l’atelier Jean-Paul Vibert pour embrasser la carrière d’imprimeur, avant de devenir maire de Grosrouvre entre 1979 et 2001. Signe que cette imprimerie ne fut jamais seulement une entreprise, mais une part entière de la vie du village (1).

Il y a quelque chose de profondément émouvant à voir ressurgir, à l’heure où nos textes naissent et meurent sur un écran, la mémoire d’un temps où fabriquer un livre exigeait des mains, du métal fondu, de la patience et une transmission de gestes d’homme à apprenti. Huit employés travaillaient aux côtés de Vibert, certains partageaient son repas, à la table de chêne de la cuisine, où se discutaient sans doute autant les affaires de l’atelier que les inquiétudes du monde.

À l’heure du tout-immédiat, où le texte se compose et se diffuse en un instant, sans poids ni matière, cette exposition de Grosrouvre n’est pas une simple curiosité patrimoniale. Elle est un rappel, celui qu’un livre a longtemps été un objet fabriqué, pensé, pesé et que cette fabrication avait un visage, une famille, un village. En organisant cette exposition, Yvette Vibert ne conserve pas seulement des archives, elle maintient vivante une manière d’habiter le monde par le travail bien fait, avant que la vitesse ne devienne notre seule mesure du temps.
(1) Témoignage de Jacques Bazin: “Une vie, un siècle à Grosrouvre”. Ouvrage de Christian Marsais à compte d’auteur.
Un atelier d’art à Grosrouvre, l’imprimerie du Chêne Rogneux (1929-1995) Maison du Village les 19 et 20 septembre de 10h à 12h et de 14h à 18h. Grosrouvre 78490.