A la journée des sols du Conseil scientifique du Parc Naturel Régional de la Haute Vallée de Chevreuse le mercredi 16 septembre 2026, la comédienne et chanteuse Sophie Accaoui est montée sur scène pour nous sensibiliser avec fantaisie au très sérieux sujet des lombriciens : du chant, de la batterie, des mimes et des paroles. La Sarraf y était et a beaucoup aimé le spectacle.

Il s’agit d’une véritable plaidoyer jubilatoire et musical sur le lombricien, grand artisan sous terrain de la fertilité : «C’est un machin moche, mou, gluant, pour certains répugnant, une bête archaïque, un être inférieur.» Et pourtant, «figurez-vous que notre destin repose sur lui». Vous avez deviné ? Il s’agit du ver de terre.

La chanteuse et comédienne Sophie Accaoui a écrit et monté cette causerie musicale « Autour d’un ver » sur le lombricien, sa vie, son œuvre et son caca !  pour tâcher de sensibiliser les esprits à sa cause, et finalement à la nôtre aussi.

Un rapprochement convivial entre le nom du spectacle et la thématique pour une sensibilisation écologique et poétique aux lombriciens, portée par un duo voix-batterie assez déroutant.  De ver en vers, nous avons pénétré un monde de l’invisible, plein d’appétit et de sensualité !

Avec un mix de « danses » et de chants, notre artiste nous a tous plongés dans les mystères et les fragilités de la vie dans notre sol : l’anatomie en cerceaux de nos annélides, leur sexualité époustouflante voire troublante… et surtout leurs matières fécales hyper indispensables. Oui, le spectacle fait une certaine fixette scatologique, il faut le dire. Et pour cause ! «Par l’accumulation de ses crottes quotidiennes, le ver de terre arrive à renouveler le sol d’un pays comme l’Angleterre, en cinquante ans.» Et pas que ! Elles nourrissent aussi la faune microscopique et les plantes. Fou, non ?

Sous la forme d’une conférence théâtralisée, Sophie Accaoui, accompagnée sur scène de son batteur «Francis», nous a présenté un spectacle à la fois ludique et bien documenté. Le texte mis en scène et en musique est aussi dense que fantaisiste, aussi drôle que savant. Car ce qu’elle dit n’est pas inventé mais bien vrai. Elle a même obtenu l’approbation du chercheur historique en géodrilologie (c’est à dire l’étude des vers de terre), Marcel Bouché en personne, qui a dit de la pièce : « C’est le meilleur cours sur les vers que j’ai jamais vu.» Cette causerie musicale est une véritable vulgarisation scientifique qui de par sa forme ludique nous a permis d’apprendre sans effort ! Découvrir cet animal, connaître l’apport de son travail, c’est aussi toucher aux mystères de la création du sol et sa pérennité. Savez-vous que les lombriciens représentent 70 % de la zoomasse terrestre, humains compris ?  

Sophie Accaoui a réussi à captiver les esprits et a fait beaucoup rire dans la salle. Cela nous empêchera désormais de les écraser d’un coup de chaussures sans crier « bah, pas grave ». Car il est important de savoir que pour s’installer durablement sur la Lune, les astronautes devront y cultiver de quoi se nourrir. Dans ces conditions hostiles, des vers de terre et des champignons pourraient les aider à relever ce défi, selon une étude publiée le 5 mars 2026.  Voilà un futur meilleur pour nos lombriciens : créer la terre sur la lune !

Voici un petit aperçu de ce spectacle pédagogique (tout terrain ! ) de 45 minutes au cours duquel le ver lui-même prend la parole :

Sur les 7 000 espèces comptées, seule la moitié a été étudiée !

Tout d’abord, sachez que mes congénères et moi sommes appelés « vers de terre », mais le vrai nom de notre famille est « lombricien ». Les savants ont divisé nos fratries en trois groupes, en fonction de nos habitudes de vie : les anéciques (vers qui montent et descendent dans le sol) ; les épigés (vers de surface qui ne s’enterrent pas) et les endogés (vers aux terriers horizontaux qui ne remontent jamais à la surface). Notre activité sur la terre a commencé il y a 700 millions d’années, nous sommes donc antérieurs aux humains !

Personnellement, je suis un lombric, j’appartiens au groupe des anéciques.

Contrairement à ce que les hommes imaginent, je suis plutôt complexe comme organisme : mon corps nu est constitué d’une succession d’anneaux, chacun étant doté d’une couronne de 8 poils que l’on appelle des soies. Elles me permettent de m’accrocher, dans ma galerie notamment. Je suis assez costaud, mon corps étant constitué à 80 % de muscles.

Je respire par la peau, l’humidité pénètre directement mon épiderme pour oxygéner mon sang. Je possède également 10 cœurs, disposés tous dans ma tête pour pulser le sang jusqu’à l’extrémité postérieure de mon corps. Dans ma tête se trouvent tous les organes vitaux. Si mon tube digestif se fait sectionner, je suis capable de le faire repousser. Une fonction bien utile mais qui montre aussi ses limites : mes ennemies les taupes m’utilisent comme garde-manger vivant en me croquant par la queue pour me laisser repousser… Pas très réjouissant comme perspective, n’est-ce pas ? À ce sujet, personne ne connaît vraiment mon espérance de vie en milieu naturel. En labo, j’ai poussé la performance jusqu’à 14 ans, pas mal pour un asticot dans mon genre, non ?

J’ai une bouche mais pas d’yeux. Je me guide principalement à l’odorat.

Sachez aussi que je suis hermaphrodite, à la fois mâle et femelle. Je ne m’accouple qu’entre mâles et stocke à cette occasion les semences de mes partenaires dans un anneau qui chez moi est le numéro 9 : la spermathèque. Lorsque je décide d’engendrer, je fabrique une glue amovible comme un col roulé. Je la fais coulisser vers l’avant de ma tête, elle passe devant le 14ème anneau, où se situent mes ovaires et accroche mes ovules, puis passe devant le 9ème anneau, la spermathèque, et accroche les semences de mes copains. Cette glue collante, une fois passée par-dessus ma tête, forme un cocon et c’est à l’intérieur du cocon que la fécondation se fait ! Je suis un célibataire endurci, j’aime les aventures amoureuses au printemps et à l’automne (lorsqu’il pleut). Je n’ai pas du tout la fibre parentale : une fois que j’ai déposé un cocon de reproduction dans l’une des logettes de mon terrier, mes devoirs envers mes enfants s’arrêtent et je les laisse vivre leur vie !

Pour finir, ma température de vie idéale est de 12 °C. J’aime la pluie, mais ça vous avez du vous en rendre compte car ce sont les moments que je privilégie pour pointer le bout de mon nez hors de mon terrier.

En fait, sans me vanter, je peux dire que je suis carrément indispensable à la vie sur terre. Je dois avouer quand même n’avoir aucun mérite : mes déambulations et mes réflexes digestifs ont pour résultat de participer à la création du sol et garantir sa perméabilité. Ma vie est tout un programme écologique !

Voici le mode d’emploi : toujours à la recherche de nourriture, je monte vers la surface pour en trouver puis la redescends dans mon terrier. Je creuse de vastes réseaux de galeries souterraines : jusqu’à 5 000 km par hectare, un véritable labyrinthe. Ces galeries permettent à l’eau d’être absorbée par la terre, voici pour la perméabilisation du sol.

Mais là n’est pas le prodige. Ma vraie valeur ajoutée c’est mon caca. Je m’explique : je mange beaucoup et donc je défèque beaucoup. Ma nourriture est composée exclusivement de matière organique morte en décomposition : on dit de moi que je suis saprophage (je mange la pourriture).

Lorsque je fais caca, à peu près partout et tout le temps en fait, je dépose une matière argilo-humique, autrement dit la terre. Mes crottes ont de multiples fonctions. Elles sont précieuses pour moi, parce qu’elles restent nourrissantes, en effet, je mange beaucoup mais ne métabolise pas tout et mon caca s’affine comme un fromage, toujours à disposition. Ce fromage s’appelle le lombrimix. Lorsque je redescends ma nourriture dans mon terrier, je participe également à séquestrer le carbone dans la terre. Mon caca sert aussi à nourrir d’autres animaux et les racines des plantes. Et enfin, je travaille en coopération totale avec un tas d’organismes vivants, tels que bactéries et champignons. Si j’étais auparavant considéré comme un nuisible, merci à Darwin de m’avoir redonné mes lettres de noblesse : le monde entier sait désormais que je suis un auxiliaire, encore une fois irremplaçable : je suis le seul à pouvoir créer la terre !

Référence : « Des vers de terre et des Hommes » Marcel Bouché – Ed. Actes Sud 2014 – 336 pages